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Auteurs et lecteurs au Fouta Djalon : initiatives privées, bénéfice public

Ecrivains, œuvres et public forment un ensemble dont l’étude révèle une civilisation. Concernant les premiers, « la plupart ne sont connus que par leur nom et leurs œuvres. (…). Ainsi en est-il, hélas ! des Séléyanké Cerno Mamadou Samba Mombeyâ, Cerno Sâdou Dalen, Cerno Boubacar Poti Louggoudhi, pour ne citer que ces trois grands » (Bah, 1998). Signature, intention et réception de trois classiques corrigent partiellement ce constat – et ouvrent des perspectives culturelles.

Oogirde Malal / Ma’dinus-Sa’aadati (1825) : le savoir

Légende : extrait de Nasihat        al-ru’at de Cerno Sadu Dalen (1788-1854) Fonds : bibliothèque d’Amadu Sayku, landho julbhe. (lire notice)

« Iwngel e Sa’iidu Muhammaduwel, Seelenke lenyol, Fuutanke laral /Mommbenke hodhannde e Lashariyanke to kabbhe e Maaliyiyanke dhatal ». « L’humble Mouhammadou, enfantelet de Saïdou, ayant les Seleyanke pour lignage, le Fouta pour patrie et résidant à Mombéya ; d’obédience Asharite et d’école Malékite ».                                         Tel est l’auteur du « Filon du bonheur éternel » qui prend son lectorat à partie : « Midho gantinano serenbhe e dhi’i; kala yiidho ko aybi e majji yo haal !/(…) Yo o tiimo o taskora fahminagol. Ko e dow dhum webhata sellinugol. / Heewi aybindho ko selli, tawee si nyawi, ko to fahmu, wana to dherol”.                                                                                                 « Je recommande ces vers aux lettrés, que celui qui trouve matière à rectification le signale (…) Qu’il lise attentivement et analyse pour saisir, c’est ainsi qu’il sera aisé d’y remédier. / Souvent le « faux » se révèle « juste », et la compréhension est en cause plutôt que le texte ». Humilité et exigence.

Depuis Labé, Cerno Jawo Pellel (m. 1984) loue ainsi la démarche de son prédécesseur du diiwal de Kolladhe : « Wano Cerno Samba mo Mombeyaa pularuuji mun, dhi yoni ko andina Fuuta jande, o ronkata (…) / Heewi e Fuuta Jaloo ko ronkata jangugol fira faama huura, pular mo jangi ronkata. Sabu dhun o faamay bhanginal ko o haali kon. Awa bhernde makko iway e sikke, o bonnata ».

« Les vers en pular de Cerno Samba Mombeya suffisent pour répandre le savoir au Fuuta, il est inépuisable. (…) Lire, traduire, comprendre et appliquer est un défi répandu au Fuuta Jaloo. Qui lit en pular surmonte cette épreuve car il saisit le sens de ses propos, n’a plus le doute au cœur et ne fait plus d’erreur ».

Nasihat al-ru’at (entre 1845 et 1851) : le pouvoir                           « Abu Sa‘id Sa’du b. Ibrahim b. ‘Abdallah as-Siili » : « ce poème (…) je l’ai intitulé « Conseil aux pasteurs », car nous sommes tous des pasteurs qui aurons à répondre de notre troupeau. (…) Ô toi à qui le pouvoir a été conféré, prête l’oreille à l’exhortation d’un conseiller qui ne cherche pas à te tromper ». Deux références : le Prophète et le contrat social (ahadi).                                                                       « Vous êtes tous des pasteurs, et chacun est responsable de son troupeau, l’imam est un pasteur, responsable de son troupeau, et chaque homme est – dans sans sa famille – un pasteur responsable de son troupeau » (Boukhari, 232/846). A la prise de fonction de l’almami, le Kawtital mawbhe (Conseil des Anciens de Fougoumba) rappelait : « O ayninama jawle julbhe bhen, dinngiraaji dhin e kulaaji dhin. Julbhe mo kala hokkitama galle mun, dinngira mun, kula mun». « Il est garant des richesses des croyants (leurs parcs et leurs bergeries). A chacun est rendu son domicile et son cheptel (bovins, ovins et caprins) ». Prospérité, propriété et responsabilité/s.

La mémoire collective évoque une « encyclopédie vivante » et son bréviaire pour souverain. « Wano Cerno Saadu Dalen ko baharu mo bheebhata. / Iskin e on jon gande heewudhe, jon bhural. (…) Nush’arru’aati ko waaju lambhe, mo jangi nden / si ko landho, on anday no nawrata laamagol » (Bah, 1974 – Yheewirde Fuuta). « Thierno Sadou Dalen est un océan intarissable. Bravo à lui, le détenteur de nombreux savoirs doté de prééminence ! (….) Nush’arru’aati prodigue des « Conseils aux princes », s’il détient le pouvoir, son lecteur saura comment l’exercer ».

Qantarat al-hisab (début du XIXe siècle) : la science                                                                                                 « Abu Marwan Bakr b. al-faqih Usman as-Saylani al-Jalawi al-Fulani » : père de Marouane, fils du jurisconsulte Ousmane, de lignée Séléyanké, de yettoore « Diallo » et d’identité Peul – voici pour l’état-civil. Quant à l’œuvre : « Il s’agit d’un poème (qasida) utile à celui qui désire s’instruire dans la science du calcul (hisab). S’y trouve le moyen d’identifier la direction de la prière (qibla) qui est le pilier de la communauté des Croyants. Je l’ai intitulé « Pont (qantarat) du Calcul » car celui qui le franchit maîtrise cette discipline ».

La langue et le sujet choisis « situent » l’arithméticien de Labé. « Lorsque le niveau (…) scientifique de l’écrivain est assez élevé, on trouve dans son œuvre quelques traités d’astronomie (…). Mais c’est là l’exception car la quasi-totalité des auteurs n’avaient ni le niveau intellectuel, ni le temps qu’exigent ces hautes activités » (Sow, 1966). Cerno Jawo Pellel rend compte de l’intérêt suscité par le livre –dont le contenu fut traduit en pular.

« Modi Bakar Seleyanke le yubbhiri waliyaaku mun, nde o maaki, gantara jilbhata. / Jaabornde fii hasboore duubhi e lebbi mun, e nyalaade majji, e waqtu saa’i mo wortata. / Sabu lebbi setto e ndungu, dabbunde ceedhu dhin,/ himo yubhi dhun, limi koode, gantara majata ». « La sainteté de Modi Bakar Séléyanké lui permit de composer une œuvre (sans erreur ni équivoque) sur les années, mois, jours et heures d’un temps inéluctable. Il versifia les mois des quatre saisons et énuméra les constellations sans omettre aucun détail ». Exactitude et complétude.

Savoir, pouvoir, science – trois œuvres et autant de motifs d’entreprises intellectuelles restitués dans les mots de leurs concepteurs. Un siècle plus tard, leur legs est mis en perspective par d’autres « hommes du calame et du papier » (bhe karanbhol e kaydi). Initiatives privées et bénéfice public attestent de la création de valeur/s pérenne/s dont nous pouvons tirer profit.

Notice : Premier des cinq feuillets de l’exemplaire détenu par Ahmad al-Kabir (1836 – 1897), successeur (1864-1893) d’al hajj Umar Tall (1797 – 1864). Ouvrage copié à Dinguiraye le 6 Rabīʿ II 1273 / 4 décembre 1856 par Muhammad ibn Ibrahim ibn Umar ibn Muhammad al-Qawi al-Wiwi al-Dari al-Tijani. Alors âgé de 21 ans, ce lettré Wuyanke (Barry) de Daara Labé fut un proche collaborateur du lam’ julbhe (alias Ahmad ibn al hajj Abu Sayid Umar ibn Sayid ibn Uthman ibn Mukhtar).

A Tafsir Baldé, Dr. Thierno Oury Diallo & Modi Doura Lélouma
– avec toute ma gratitude pour l’aide à la traduction

Alfa Mamadou Lélouma
alfamamadoulelouma@gmail.com

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