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Echos du Monde: L’impossible victoire contre l’État islamique

Ou pourquoi la guerre contre les djihadistes de l’EI restera vaine tant que les populations sunnites irakiennes et syriennes resteront exclues du pouvoir.

Une « défaite irréversible ». Voilà ce qu’a prédit, lundi, le nouveau secrétaire américain à la Défense, Ashton Carter, au groupe État islamique (EI), assurant que la coalition de pays conduite par les États-Unis contre les djihadistes était en train de « repousser très habilement l’EI ». Mais, six mois après le début des bombardements aériens en Irak et en Syrie, l’EI ne recule pas. Si l’organisation a subi des défaites symboliques face aux troupes kurdes, notamment dans le nord de l’Irak et dans la ville syrienne de Kobané, son « califat » autoproclamé en juillet 2014 par le chef Abou Bakr al-Baghdadi n’a pas réellement régressé.

« La France, un partenaire mineur » (général Vincent Desportes)

« Il y a eu indéniablement un effet d’arrêt et d’endiguement, mais aucun terrain n’a été reconquis », confirme le général Vincent Desportes, professeur à HEC et Sciences Po et ancien directeur de l’École de guerre. Depuis le 8 août dernier, la coalition a réalisé un total de 1 383 frappes aériennes en Irak et 1 094 en Syrie. Menée par les États-Unis, qui assurent 90 % des bombardements, la coalition regroupe 32 pays, dont des monarchies du Golfe et de nombreux pays occidentaux parmi lesquels la France.

Paris peut compter depuis lundi sur son porte-avions Charles de Gaulle, dont les 12 avions Rafale et 9 Super Étendard ont largué mercredi leurs premières bombes. Pourtant, « l’arrivée du Charles de Gaulle ne sert à rien », estime le général Vincent Desportes. « La France est un partenaire mineur dans la lutte contre l’EI. Depuis le 15 septembre dernier, l’armée française a mené une centaine d’attaques, soit moins d’une par jour. Il n’y a plus de cibles aujourd’hui et, de toute façon, ce n’est pas avec des frappes aériennes que l’on reconquiert le terrain », conclut l’ancien directeur de l’École de guerre.

Chiites et Kurdes sur le terrain

Au sol, ce sont principalement les milices chiites (entraînées et armées par l’Iran) ainsi que les forces kurdes peshmergas du Kurdistan irakien (armées par l’Occident) et les rebelles kurdes du YPG syrien (Unités de protection du peuple kurde, liées au PKK) qui assurent les opérations de reconquête. Pour les épauler, les Américains ont déployé quelques 1 830 conseillers sur le terrain, l’Iran au moins autant de Gardiens de la révolution, la France une cinquantaine d’officiers.

« L’appui aérien (…) de nos alliés irakiens et kurdes a permis d’endiguer la dynamique de conquête territoriale de (l’EI) et de stabiliser les lignes de front. C’était notre premier objectif, et nous l’avons atteint », a assuré lundi Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense. « Endiguer la progression de l’EI en Irak et en Syrie n’est pas particulièrement difficile, vu que le mouvement est déjà plus ou moins confiné dans ses limites naturelles, imposées par la géographie et la démographique de ces deux pays », réagit Peter Harling, directeur du projet Égypte-Syrie-Liban du programme Moyen-Orient de l’International Crisis Group. « Mais il s’il s’agit de trouver ou de créer une alternative a l’EI, cette perspective régresse plus qu’elle ne progresse avec le renforcement des milices chiites, des factions kurdes et du régime syrien, qui sont les meilleurs arguments de vente de l’EI sur le terrain. »

L’EI recrute d’autant plus

Si plusieurs milliers de djihadistes ont été abattus depuis le début des bombardements, l’organisation a enregistré l’arrivée d’au moins autant de recrues auprès des populations sunnites locales, au nom de la lutte contre l’impérialisme américain. Dominant le pays sous Saddam Hussein, la minorité sunnite d’Irak a été la principale victime de l’invasion américaine, qui a porté au pouvoir la majorité chiite et offert l’autonomie aux Kurdes dans le nord du pays.

Discriminées par l’autoritaire Premier ministre chiite Nouri al-Maliki, les populations sunnites ont tout d’abord accueilli en libérateurs les djihadistes de l’État islamique lorsqu’ils se sont emparés de vastes pans de territoire à l’ouest du pays en juin 2014. En Syrie, de la même manière, les sunnites de l’est du pays ont de prime abord considéré l’EI comme une force protectrice face à la répression aveugle du régime syrien alaouite (branche du chiisme, NDLR), avant de déchanter à la suite de leurs nombreuses exactions.

Le fléau de la sectarisation

Toutefois, un nombre important de tribus sunnites continuent à soutenir l’EI par opportunité politique et financière. Et, en Irak, ce n’est pas la perspective de voir leur territoire « libéré » par des forces kurdes et chiites, considérées comme leurs bourreaux, qui les incite à tourner casaque. D’autant que les premières opérations de reconquête des villes contrôlées par l’EI par les forces chiites et kurdes ont été émaillées de violences sectaires.

« Des actes anti-sunnites ont été notamment perpétrés à Diyala (est du pays) », pointe Myriam Benraad*, spécialiste de l’Irak au Ceri-Sciences Po et à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman Iremam-CNRS. « Quant à l’armée irakienne, ajoute la chercheuse, elle agit toujours en tant que supplétif des milices chiites. Pour véritablement reprendre la main, il aurait fallu qu’elle intègre davantage de sunnites, ce qui n’est pas le cas. » Une sectarisation des forces irakiennes qui a déjà plongé le pays dans le chaos actuel et qui remet totalement en cause le succès de la « seconde phase » de la guerre contre l’EI.

Exclusion politique des sunnites

D’après le commandement militaire américain, les États-Unis envisageraient une offensive terrestre au printemps pour reconquérir Mossoul, seconde ville d’Irak majoritairement arabe sunnite. Pour ce faire, ils s’appuieraient sur une force de quelque « 20 000 à 25 000 hommes » composée de combattants kurdes peshmergas, de miliciens chiites et de soldats de l’armée irakienne. « La reconquête prématurée de Mossoul servira principalement, si elle a lieu, un objectif de relations publiques : afficher des résultats concrets contre l’EI, explique le chercheur Peter Harling. Mais, en pratique, il faut craindre la destruction intégrale de la ville sans projet de reconstruction, le déplacement de l’EI sans alternative crédible en matière de gouvernance, l’extension de l’emprise territoriale – surtout autour de Mossoul – de milices chiites et de factions kurdes s’engouffrant dans la brèche et des exactions contre une population locale largement perçue, a tort, comme ayant embrassé l’EI. »

Bon gré mal gré, la campagne internationale de frappes anti-djihadistes n’a eu, pour l’heure, comme effet que de renforcer la mainmise des chiites et des Kurdes sur l’Irak, au détriment des sunnites. Un constat implacable que n’a pas remis en cause le nouveau Premier ministre chiite Haïdar al-Abadi, censé former un gouvernement plus inclusif. « Le nouvel exécutif est une grande déception pour les sunnites, souligne Myriam Benraad. Si les frappes des militaires demeurent nécessaires en Irak, elles ne sont certainement pas suffisantes tant que le processus politique est mort en Irak. Même si l’EI est éliminé sur le plan militaire, son esprit ne se volatilisera pas tant que les populations sunnites n’enregistreront aucune véritable avancée politique. »

Armin AREFI / Le Point

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