Culture

Le pouvoir en lettres : correspondances officielles et communication politique au Fouta Djalon

Conçue et définie par des lettrés, la confédération théocratique du Fuuta Jaloo est une formation politique dont le fonctionnement repose sur l’écrit. Les lettres circulaires sont un rouage essentiel de la communication officielle du régime. Leur diffusion, leur production et leur circulation soulignent le rôle joué par l’information et la prise en compte de l’opinion publique dans la conduite des affaires publiques.

Lettre du « Commandeur des croyants, l’imam Ibrahim (…) à l’ensemble des notables du pays de Labé et à ses oulémas », vers 1873. Fonds El Hadj Alpha Mamadou Diallo Lélouma

Lettres et « facteurs officiels »

« Pour garder le contact avec les coreligionnaires, il faut (…) leur écrire, lorsqu’ils sont au loin. Répondre à une lettre est aussi obligatoire que répondre à une salutation » (imam Ja’far al-Sâdiq, m. 148/765). Cette fonction de la correspondance est attestée entre les fondateurs du Fuuta. Le contenu de lettres privées devient parfois public, comme lors d’événements majeurs telle la fondation de la ville de Labé – vers 1333/1755-6.

Le choix d’un « site aride et rocailleux fut l’objet, selon une anecdote bien connue, d’un échange de correspondances entre Karamoko Alpha mo Labé et son ami et homologue de Timbo qui lui avait écrit pour exprimer son inquiétude quant aux possibilités économiques d’un tel domaine » (Diallo, 1995). En ce qu’elles sont l’un des moyens de communication favori de l’élite lettrée, les correspondances prennent également une dimension politique.

Les relations formelles entre capitale confédérale et provinces s’effectuent par l’entremise du « nabhoowo bhataake ». Ce « porteur de lettres » assure la liaison entre souverains et assemblées. En tant que « facteur officiel », il est à la fois l’émissaire et le représentant d’un ordre politique reposant sur la maîtrise de l’écrit. Ce domaine est le monopole de spécialistes qui se voient confier la conception et la rédaction de documents officiels.

Secrétaire

Le papier étant un bien précieux, la lettre est souvent concise, dense et parfois rédigée sur un document recto verso « large de trois pouces (7,6 cm) et long de cinq (12,7 cm) » (Caillié, 1827). Ecrit à l’encre noire, en arabe, le document répond parfois à des critères esthétiques. « Les lettres de la plus haute importance, échangées entre personnes de haut rang, sont rédigées avec un bel ajustement de la longueur du texte à la taille du papier » (Sierra Leone Gazette, 1821/2).

Elles sont l’œuvre de secrétaires dont les meilleurs combinent vaste culture, calligraphie et attention au détail. Recruté par le souverain, le « khatib » (scribe) est un secrétaire particulier désigné par le titre de « wundondirdho » – le « détenteur du secret » (gunndoo). La langue semble minorer l’aspect technique de la fonction au profit des compétences morales de son détenteur. En effet, l’exigence de confidentialité est à la mesure du rôle primordial assigné à l’individu.

Timbo, 2 juin 1880 : Almami Ibrahima Sori Donghol Feela recourt aux services d’un secrétaire nommé « Mahamadou Saliou Dukayanké ». Il est réputé s’acquitter avec « minutie » de sa fonction consistant à « rédiger les actes importants » (Sanderval, 1882 et 1899). Le soin et l’attention portés à son travail correspondent aux missions assignées aux correspondances publiques : diffuser l’information officielle, communiquer avec les administrés et s’assurer du respect de la justice.

Quelques correspondances officielles

20 avril 1818, Timbo : « nous attendions que les habitants, assemblés dans la mosquée, eussent fini de lire les lettres que l’almamy (Abdul Gadiri) leur avait écrites de son armée de Sangarary » (Mollien). En campagne militaire, le souverain communique directement avec les habitants de son diiwal (province).

24 mai 1827, « prière du soir », Kambaya (près du fleuve Tinkisso) : « … je vis, contre l’ordinaire, une grande quantité de Mandingues assemblés. Au sortir de la mosquée, ils formèrent un cercle autour du vieux chef : il fit une petite harangue pour annoncer au peuple qu’il était arrivé un courrier de Timbo, portant une lettre circulaire, de laquelle on allait faire lecture ; il pria chacun de prêter attention. Alors un marabout, assis à côté de lui, se mit à lire à haute voix. On apprit que l’almamy Yaya était déposé, que Boubacar le remplaçait, et se déclarait protecteur de l’islamisme, enjoignant au peuple de lui être fidèle. (…) Après la lecture, le courrier, sans perdre de temps, reprit sa dépêche et se mit en route pour le Baleya, où il allait la porter » (Caillié). La lettre s’inscrit dans une ingénierie sociale élaborée.

Vendredi 4 juillet 1851, Labé : « la population étant rassemblée à la mosquée, pour le salam, le chef de la province [Alfa Ibrahima (mo Modi Abdulay Wora)] leur donna communication d’une lettre de l’almami [Umar], qui lui reprochait de tolérer de nombreux méfaits, et qui avertissait les habitants qu’à la première plainte portée contre eux, ils seraient sévèrement châtiés » (Hecquard). La correspondance est indissociable de l’exercice du pouvoir et du fonctionnement de la justice.

Vers 1873, Timbo : « Cette lettre est envoyée par le Commandeur des croyants, l’imam Ibrahim [Sori Dara (m. 1873)], – que Dieu lui accorde la victoire et l’inspire, lui et tous les gens vertueux de Timbo – à l’ensemble des notables du pays de Labé et à ses oulémas ». La missive sollicite le concours du diiwal en vue d’une expédition militaire.

Le recours à l’écrit permet la large diffusion d’un contenu standard. Il suppose la collaboration d’autorités administratives auxquelles revient de mobiliser l’audience. Toutefois, la « publication » de la lettre ne survient que lorsque son contenu est traduit en pular. Par conséquent, la distance entre dirigeants et citoyens est réduite grâce à l’effort conjugué de plusieurs acteurs. On peut presque considérer que l’almami est « présent par lettre interposée ».

Conclusion : « le pouvoir en lettres »

L’information circulait par divers canaux – messages tambourinés (par le tabalde), émissaires, lettres privées, etc. La missive officielle tranchait par (la richesse de) son contenu et sa large diffusion. Il fallait en effet informer, convaincre et se concilier les faveurs d’une opinion publique fluctuante. Ceci requérait un flot régulier de nouvelles et d’instructions – par voie épistolaire.

Alfa Mamadou Lélouma
alfamamadoulelouma@gmail.com

 

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